Faire face aux anti.

"Gardez-moi de mes amis, je me charge de mes ennemis". Voltaire

Les anti ont le vent en poupe. Plus une semaine sans qu'une manifestation d'hostilité à la tauromachie ne cherche à mobiliser l'attention générale, bien au-delà du cercle des intéressés. Cette montée en puissance,
Philippe Bélaval l'avait analysée au début de son bilan de la temporada 2004 (Paris Afición n°91) : elle n'émane plus seulement de groupuscules fanatisés mais isolés.

Les anti ont désormais pignon sur rue dans les institutions de la vie publique nationale, en France mais aussi en Espagne : bien plus récente outre - Pyrénées, la propagande anti-taurine catalane est virulente et ne peut plus être traitée à la légère. Les medias offrent désormais aux anti micros, colonnes et écrans, au nom d'une liberté d'expression qui ignore benoîtement le b-a-ba du débat démocratique mais sait avoir recours à la violence physique.

Cette complaisance participe, à l'évidence, de l'offensive " politiquement correcte " qui vise à uniformiser modes de vie et de pensée au nom d'un soit - disant bonheur commun à construire ensemble sans respecter personne... Un pas, en tout cas, a été franchi : il ne s'agit plus du tout d'un débat d'opinions qui verrait s'affronter des sensibilités différentes mais d'une entreprise de démolition qui, à grand renfort de contre–vérités et d'anathèmes, vise à écraser " l'adversaire ". Sous leur bannière couleur pastel - amour des animaux et douceur de vivre ! - supposée susciter l'adhésion générale, les anti ont longtemps dissimulé des armes acérées. Aujourd'hui, ils dégainent.

Si nous restons sur la défensive, si nous laissons faire en croyant naïvement que la forteresse assiégée est néanmoins imprenable, la cause est entendue. A coups répétés de prohibitions par-ci et de restrictions par-là, la tauromachie s'étiolera et disparaîtra sans bruit. Quand ? Peu importe... Le scénario–catastrophe s'écrit sous nos yeux. Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Puisque nous voici pressés de défendre notre passion menacée à court terme, il nous faut – et de toute urgence – réfléchir à la contre-offensive. Et une question ne peut être esquivée : avons-nous jusqu'ici choisi la stratégie adéquate ? Tant que le danger restait diffus, nous avions peut-être droit à l'erreur, mais aujourd'hui ?

 De quoi parlent les anti en France ?

À partir des années 70, alors qu'émergeaient des interrogations liées au développement sans précédent du mode de vie urbain dans un monde de plus en plus industrialisé, la protection de la nature est devenue une préoccupation majeure, un enjeu politique et, dans le même temps, un creuset à phantasmes.

Dans ce contexte, la vie animale a connu un regain d'intérêt. Au fur et à mesure que l'animal disparaissait en tant qu'outil de travail ou moyen de transport, il émigrait vers le statut fragile et donc précieux de compagnon. Ami des enfants des villes, ses vertus éducatives seront désormais célébrées. Et il jouera, avec le même entrain, un rôle rassurant auprès des personnes âgées ou /et seules, dont le nombre croissant caractérise aussi les sociétés modernes.

Cette valorisation affective de l'animal tourne le dos à la tradition judéo-chrétienne, plus occupée à sauver les âmes qu'à protéger des êtres jugés inférieurs, ainsi que l'a montré Marc Roumengou1. La défense de la vie sous toutes ses formes relève plutôt d'un courant de pensée vaguement hédoniste qui, de fait, met sur le même plan vie humaine et animale et, consciemment ou non, ravale la première au rang de la seconde. Dans cette logique, tuer un animal ou un homme revient au même : chasseurs et assassins, tous coupables d'un seul et même crime.

Les adeptes de la métempsycose ne peuvent qu'être comblés et force est de constater que, de manière plus ou moins explicite, sous couvert religieux ou non, cette idéologie est à la mode. La revendication d'une charte des Droits de l'animal, calquée sur celle des Droits de l'Homme, procède évidemment de la même logique. Depuis des lustres, des figures tutélaires glorieuses - Victor Hugo, par exemple – la parrainent et contribuent à creuser ce sillon... Ce courant de pensée ou cette sensibilité militante faisait partie du paysage : on s'en moquait ou on la contrait, en hiver, quand on n'avait pas mieux à faire... Mais les temps changent.

 Au nom de la raison et du progrès

Un autre argumentaire, à la fois moins sentimental et moins moralisateur, prend désormais le pas sur cette démarche, sans pour autant la renier. Apparemment plus moderne, le nouveau discours anti revendique l'abolition de la corrida au nom de la Raison et du Progrès. Il n'est pas nouveau mais il rassemble plus efficacement, en posant le problème en termes de survie de la civilisation ! La cruauté de la tauromachie relèverait d'un âge ancien, d'une barbarie archaïque dont le XXIe siècle naissant doit se débarrasser. Aux avant-postes de la croisade rénovée, les Espagnols ou plutôt, pour être précis, une frange minoritaire d'Espagnols, composée pour l'essentiel de Catalans qui rejettent la corrida déclarée étrangère à leur identité " nationale ".

Remonter aux sources du sentiment anti-taurin espagnol permet d'en apprécier la teneur mais aussi le danger. Intrinsèquement lié au débat politique national consécutif à la perte de l'empire colonial à la toute fin du XIXe siècle, ce discours abolitionniste s'est nourri dès sa naissance de préoccupations européennes avant la lettre. Difficile d'y trouver trace d'un quelconque intérêt pour la cause animale ; c'est de l'image de l'Espagne dans le concert des nations développées qu'il a toujours été question. Pour intégrer la modernité, il fallait en finir avec cette pratique obscurantiste qui suscitait l'opprobre des peuples civilisés.

 Le faux-nez de la tradition

Survoler cette page d'histoire conduit à reconsidérer les fondements de notre système de défense. Si dans le pays qui lui a donné le jour, la tauromachie a été, et depuis longtemps, mise en question, c'est qu'un acte de naissance et un certificat d'ancienneté ne garantissent pas une reconnaissance incontestable et définitive. Et la déclaration du roi Juan Carlos2, importante certes, n'a pas suffi à régler la question. Que l'afición française assoie sa propre légitimité sur une tradition même ininterrompue apparaît, dès lors, d'une grande fragilité.

Faut-il rappeler que, pour nous, la tauromachie est un produit d'importation, que nous l'avons adoptée dans le sillage de la belle Eugénie à laquelle Napoléon III ne savait rien refuser ? Tradition il y a, mais récente et localement très déterminée : on voit bien que l'argument pèse peu et que l'amendement à la loi Grammont n'est pas la muraille de Chine... Un rempart qui a fait ses preuves et qu'il nous faut défendre – bec et ongles ! - sans optimisme béat...

Car c'est le recours même à la notion de tradition qu'il convient d'examiner. Est-elle aussi pertinente que nous aimons à le penser pour pouvoir être brandie avec l'assurance de l'infaillibilité ? A y regarder de plus près, ne doit-on pas reconnaître qu'en son nom bien des crimes sont commis ? Un seul exemple : là où l'excision des fillettes est une tradition ancestrale, ses partisans se réfugient derrière la coutume chaque fois qu'on leur fait procès, en France par exemple mais aussi dans les pays où cette pratique barbare commence à être courageusement contestée.

La défense de la tradition va donc moins de soi qu'il y paraît et, pour ce qui nous concerne, elle doit être mieux cernée. Si elle est une arme contre la regrettable uniformisation des modes de vie qui emporte tout sur son passage, elle n'est pas dépourvue d'une ambiguïté qui la fragilise dangereusement.

 Une affaire de terrains

La transformation de l'hôtel Victoria de Madrid – un temple de l'afición – en Hard-Rock Café ne peut que susciter consternation et amertume, tout comme l'organisation de parodies de corrida à Shanghai ou ailleurs ! Détruire un lieu emblématique de la capitale espagnole et exporter une tauromachie défigurée expriment un seul et même mépris mercantile du monde du toro et de ses traditions.

Mais les auteurs de ces sacrilèges se trouvent malheureusement des deux côtés de la barrera : commerçants du mundillo et commerçants tout court attaquent de fait ensemble la tauromachie. Les premiers, la main sur le cœur, se proclament aficionados et creusent sans vergogne la tombe de la tauromachie. Tout comme d'autres qui, animés des meilleures intentions du monde, prétendent défendre leur passion en se trompant d'adversaire.

L'affaire de Saint-Sever, en 2004, fut exemplaire à cet égard. Dans leur hâte, légitime, à protester contre la mesure d'interdiction prise à l'encontre des organisateurs de la semaine taurine de la cité landaise, nombre de défenseurs de la cause ont vu l'ennemi à abattre dans le décideur parisien, jacobin et autoritaire, acharné à la destruction du patrimoine régional... Emportés par leur colère, ils n'ont pas vu que l'Inspection académique – instance départe-mentale – est intervenue au niveau local et qu'aucun texte de loi ou règlement de portée nationale n'a été invoqué, et pour cause puisqu'il n'existe pas.

Et c'est bien là que le bât blesse : coincés sur le terrain de la défense d'une culture régionale, en ne mentionnant qu'entre deux virgules l'existence d'une afición d'expatriés, les avocats de la manifestation taurino - culturelle de Saint-Sever ont été balayés. Malgré une campagne de soutien intelligente et bien menée par tous ceux qui mesuraient les enjeux de cette bataille, de Lille à Marseille et même au-delà.

Plus grave, en stigmatisant les affreux du nord de la Loire, certains ont desservi la tauromachie, oubliant au passage que des courses ont été données à Paris, à Marseille ou au Havre... Qu'ils le veuillent ou non, ils ont apporté de l'eau au moulin du gouverneur Schwarzenegger qui inflige une amende aux consommateurs californiens de foie gras. Exagération ? A voir... En tout cas, les éleveurs de canard ne peuvent guère défendre leur droit à l'exportation de produits de qualité sur la base de l'ancienneté d'une tradition gastronomique outre – Atlantique !

Pour tout dire, nous avons tout à perdre à continuer de combattre sur ce terrain-là qui confond lieu de naissance et aire de diffusion, droit du sol et droit du sang. Et ce n'est pas le recours à la sphère des " régions de l'Europe du Sud3 " qui fera progresser le débat !

 Puisque la tauromachie est un art...

Si l'on peut apprécier le foie gras à San Francisco ou ailleurs, on peut aimer la corrida partout ! Ou détester canard et toros sous toutes les latitudes. Affaire de goût, d'histoire personnelle, de rencontres et de culture, c'est-à-dire de connaissances acquises.

Personne ne naît aficionado a los toros, personne ne peut se revendiquer aficionado de souche et parce que le mot même contient goût et connaissance, l'afición est une culture. On ne la reçoit pas en héritage, on y accède et on peut la quitter : s'il est question de patrimoine, il n'est ni géographique ni génétique mais culturel. De même que la corrida est un art – " le pur jaillissement et le condensé artistique de la vie " (José Bergamín) et, à ce titre relève de l'universel, en explorant vie, mort, beauté, émotion et expérience du temps. Elle est un bien commun que l'on peut choisir ou pas de partager.

Viendrait-il à l'idée des amateurs de jazz de se répartir entre " natifs " et " étrangers " ? Viendrait-il à l'idée de quiconque de trier le public du théâtre classique au motif que la tragédie est née sur les bords de la Méditerranée ? Confrontés à une virulence sans précédent de nos détracteurs, nous ne pouvons plus fourbir leurs armes en nous repliant frileusement derrière une ligne Maginot folklorico – régionaliste.

" Le toreo n'est pas espagnol, il est interplanétaire. " affirmait Bergamín4. Alors sa défense se doit d'être à la hauteur, sans exclusives ségrégationnistes...

B.M.

1. Marc Roumengou, L'Eglise et la corrida, 1996
2. Le souverain espagnol a répondu (en substance) à un député britannique
du Parlement européen, qui proposait l'abolition de la corrida en Europe,
qu'elle faisait partie de la culture hispanique et que la culture ne se discute pas.
3. Déclaration des Droits de l'Afición (2004)
4.José Bergamín, L'Art du birlibirloque,1957 (trad. M.A. Sarrailh, 1984).

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