& L'autruche contre les taureaux.

L'autruche contre les taureaux.

Présentant, le mardi 10 mai 2005, au cours d'une conférence de presse,
le "Rapport sur le régime juridique de l'animal" que venait de lui remettre Madame Suzanne Antoine, présidente de chambre honoraire à la Cour d'appel de Paris, le ministre de la Justice, M. Dominique Perben,
s'est déclaré favorable à une réforme du statut juridique de l'animal domestique.

 Un projet de loi pour rendre à l'animal sa "dignité".

Le garde des Sceaux a annoncé qu'un projet de loi, qui pourrait être déposé avant la fin de l'année, allait introduire dans le code civil, à côté des biens meubles et des immeubles,une troisième catégorie de biens correspondant aux animaux, celle des "biens protégés" en tant qu'"êtres vivants et sensibles". Jusqu'à présent, en effet, les animaux étaient considérés par le droit français comme des biens meubles ou comme des "immeubles par destination" dans le cas particulier des exploitations agricoles.

Le ministre a fait valoir que, "par rapport à l'époque du code civil de 1804, les hommes et les animaux cohabitent d'une manière différente d'il y a deux siècles". Aujourd'hui, "ce sont des millions et des millions d'êtres vivants qui accompagnent l'homme dans sa vie, en particulier les hommes et les femmes parfois les plus fragiles, les plus sensibles ou les plus seuls", a-t-il précisé. Présent à la conférence de presse, le secrétaire d'État à l'Agriculture, Nicolas Forissier, a souligné que cette clarification du statut devait permettre de "renforcer la politique de protection des animaux de compagnie", qui sont présents dans un foyer français sur deux.

Suzanne Antoine, l'auteur du rapport, a souligné pour sa part la nécessité d'un statut juridique "cohérent" de l'animal dans le droit français afin de préserver sa "dignité". Elle a regretté l'"archaïsme" du code civil qui n'a pas suivi le mouvement européen pour la protection de l'animal, en particulier le traité d'Amsterdam qui souligne la nécessité de "tenir compte du bien-être des animaux".

La réforme annoncée permettra de mettre le code civil en harmonie avec le code pénal qui sanctionne les atteintes aux animaux "dans leur sensibilité d'êtres vivants" ou avec le code rural qui qualifie l'animal d'"être sensible".

En revanche, ce changement de statut n'affectera pas, selon la Chancellerie, les dispositions du code pénal sur la protection animale ni celles propres au monde agricole.

En réponse à une question sur la tauromachie, M. Perben a indiqué qu'il "ne pensait pas" que cette modification "impliquerait automatiquement" un changement sur la réglementation des courses de taureaux, qui "a son existence propre".

En attendant le projet de loi lui-même, le "Rapport sur le régime juridique de l'animal" de Mme Suzanne Antoine donne un avant-goût de la réforme en préparation :

1) Il s'agit d'un texte partial, dénué d'objectivité, inspiré principalement par une intention militante (l'auteur du rapport est trésorière de la Ligue française des droits de l'animal) :

a) la "demande sociale" et l'"opinion publique" auxquelles il est constamment fait référence ne sont nullement établies ; et il est pour le moins abusif de dire qu'elles s'expriment "au travers des fondations et associations consultées" (p. 50 du rapport) ;

b) les sources et les attendus ne mentionnent que les positions des associations protectionnistes ; les syndicats et associations d'éleveurs, les organismes professionnels des filières animales, la fédération ProNaturA France, etc., n'ont à aucun moment été consultés ; les opinions différentes de celles de l'auteur (comme celles de Luc Ferry ou les miennes) sont systématiquement passées sous silence ;

c) les excès de sensiblerie et les dérives "animalitaires" (selon le mot d'Ernest Hemingway dans Mort dans l'après-midi) aux-quels conduisent l'"amour" excessif des animaux et leur anthropomorphisation ne sont jamais évoqués ;

d) de même, il n'est jamais fait état des préjudices que causeraient et que causent déjà aux éleveurs professionnels et amateurs ainsi qu'aux différentes filières animales les législations protectionnistes exagérément répressives et tatillonnes.

2) Les propositions de modification des textes en vigueur (pp. 38-39 et 44-50) sont à la fois hypocrites et irréalistes, tantôt floues, tantôt contradictoires (voir notamment le projet d'art. 515-11, p. 39), et en tout cas extrêmement difficiles à appliquer (les critères "système nerveux supérieur", "conditions compatibles avec les impératifs biologiques de leur espèce" ou "valeur intrinsèque" de l'animal sont dénués de toute valeur opératoire).

3) Il n'est pas crédible que le changement de statut juridique de l'animal ici proposé puisse n'affecter, comme l'affirme la Chancellerie, ni les dispositions du code pénal sur la protection animale, ni celles du code rural. Par exemple, écrire que "Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité" ne peut que recueillir l'assentiment général. En conclure aussitôt qu'"En toutes circonstances, ils doivent bénéficier de conditions conformes aux impératifs biologiques de leur espèce et assurant leur bien-être" apparaît toutefois abusif et dangereux car il deviendrait à la limite possible d'interdire l'essentiel des utilisations que l'homme fait de l'animal, avec les conséquences, économiques notamment, que l'on devine.

 La stratégie animalitaire.

Les défauts et inconvénients qui viennent d'être signalés n'empêcheront nullement le projet de loi en question d'aboutir, si, comme il faut s'y attendre, la démagogie du monde politique et la pression du lobby animalitaire se maintiennent.

Mais le danger n'est, hélas, pas nouveau. On pense notamment ici à la "Convention européenne pour la protection des animaux de compagnie" adoptée à Strasbourg en 1987 et que la France a ratifiée en 2003, lui donnant ainsi valeur de "loi de l'Etat", et cela dans l'ignorance et l'indifférence générales alors même qu'elle contient plusieurs dispositions - animal de compagnie défini comme "animal détenu ou destiné à être détenu par l'homme pour son agrément", interdiction des "moyens artificiels" de dressage, etc. - qui, si elles sont appliquées, vont limiter voire empêcher certaines utilisations d'animaux domestiques, pour enfin aboutir à l'abandon et à la disparition des animaux concernés, ainsi rendus inutiles (certains mouvements protectionnistes ne se cachent d'ailleurs pas de préférer la disparition des animaux domestiques - ou leur "libération", ce qui, à terme, conduirait au même résultat - plutôt que leur survie dans les conditions actuelles, à leurs yeux scandaleuses ; et il ne fait guère de doute qu'ils mettront tout en œuvre pour arriver à leurs fins dès que le contexte leur paraîtra s'y prêter).

La stratégie des associations de protection des animaux est en effet invariable. Elle consiste, d'une part, à se concentrer sur un objectif précis (chasse à courre, tauromachie, transport des animaux vivants, élevage des veaux en case ou des poules pondeuses en batterie, truies bloquées, etc.), puis à passer à un autre lorsque celui-là est atteint, de manière à pouvoir tirer argument du précédent ainsi créé pour viser une autre cible, en une sorte de "stratégie de la boule de neige".

Viser successivement des objectifs précis et limités revient à les isoler de l'ensemble pour les affaiblir. Ne se sentant pas concernés, les autres secteurs ne réagissent pas, laissent faire. Eux-mêmes remarquablement bien organisés et conseillés sur le plan juridique, les mouvements animalitaires jouent de l'absence d'organisation collective de leurs victimes. Ils tirent également profit de l'indifférence ou de la compassion diffuse de l'opinion publique en la faisant passer pour de l'assentiment voire pour du soutien.

Une constatation s'impose immédiatement à qui fait l'effort de se plonger dans la "littérature" des mouvements animalitaires : c'est leur empressement à invoquer "la demande sociale", sans jamais s'interroger sur l'existence ou la nature de cette fameuse demande ; celle-ci est considérée comme un fait acquis, unanimement reconnu, incontournable, de sorte que les pouvoirs publics, nationaux et internationaux, n'auraient pas d'autre choix, s'ils se prétendent démocrates, que d'en tirer les conséquences en adoptant les dispositions réclamées. Or le lecteur plus curieux ou moins crédule que les autres parvient sans peine à une seconde constatation : il n'existe aucune preuve de l'existence d'une telle demande dans l'opinion publique.

Pour pallier ce manque de données crédibles, les militants animalitaires citent et commentent abondamment les philosophes, les écrivains, les penseurs qui, d'Aristote à Nietsche, en passant par Schopenhauer et Heidegger, ont, d'une façon ou d'une autre, montré de la compassion pour les animaux ou de l'intérêt pour une revalorisation de leur statut. Les mêmes militants posent en principe que la prise en compte de la souffrance animale s'inscrit dans une conception politique démocratique et progressiste. Enfin, les associations et mouvements de protection animale s'autoproclament porte-parole de l'opinion publique et interviennent en son nom auprès des autorités nationales et communautaires européennes, avec une liberté d'action d'autant plus grande que l'opinion publique en question reste muette - et pour cause !

 Une tentation à éviter : la politique de l'autruche.

Ces attitudes militantes sont relativement faciles à récuser. Aux philosophes qui viennent d'être évoqués, il est facile d'opposer d'autres penseurs qui, à l'instar de Platon, de Descartes, de Spinoza, de Rousseau ou de Kant, se sont attachés au contraire à définir le propre de l'homme. Il est aisé, aussi, de montrer que l'empathie avec les animaux ne protège nullement des attitudes réactionnaires à l'égard des humains (exemples dans Le nouvel ordre écologique de Luc Ferry et dans Les Français et leurs animaux). Enfin, on sait par expérience historique que la plus extrême méfiance s'impose dès lors qu'une minorité agis-sante se présente comme une avant-garde éclairée et prétend agir au nom d'une ma-jorité silencieuse, fut-ce "pour son bien"...

Encore faut-il se donner le mal de monter au créneau. Et ne pas céder à la faciliter qui consiste à se dire que les boulets ne nous sont pas destinés ou qu'ils nous rateront... Il y a déjà plusieurs années que j'essaie d'alarmer plus particulièrement les milieux équestres et les milieux tauromachiques, qui semblent ne pas voir le danger. Les milieux du cirque non plus n'y croyaient pas ; et pourtant, l'utilisation d'animaux sauvages est interdite depuis vingt ans dans les pays scandinaves et depuis 2004 à Barcelone. Les milieux de la vénerie n'y croyaient pas non plus ; la chasse à courre vient pourtant d'être interdite en Grande-Bretagne. La stratégie animalitaire conduira un jour ou l'autre à la tauromachie ; il faut s'y préparer, pré-parer la défense, fourbir les arguments.

Il serait vain de chercher à convaincre les opposants aux courses de taureaux. Les ennemis de la tauromachie ne se limitent plus aujourd'hui à quelques commandos anti-corridas. Les victoires enregistrées sur d'autres terrains par les mouvements animalitaires permettent à ceux-ci de se parer d'une nouvelle légitimité. Encore une fois, même si les thèses animalitaires demeurent minoritaires, elles sont portées par des groupes actifs, bien organisés, assistés par des juristes compétents ; elles sont en outre servies par l'indifférence ou la tiède compassion d'une immense majorité silencieuse. C'est précisément cette majorité qu'il s'agit d'informer et son silence qu'il s'agit de briser. A cette fin, les arguments classiques de la tradition locale et de l'esthétique tauromachique, qui ne convainquent que les convaincus, parais-sent pour le moins faibles et fragiles. Au contraire, il faut développer un argumentaire élargi, qui rejoigne le combat, qui doit être unitaire - mieux : unique -, pour toutes les formes d'élevage et d'utilisation des animaux qui sont aujourd'hui attaquées. Ce combat, s'il veut être efficace, ne peut faire l'économie des étapes suivantes :

1) Analyse des phénomènes qui sont à l'origine des oppositions rencontrées :

a) La perte de la culture animalière dans la société contemporaine : Coupés de leurs racines paysannes, les habitants des grandes villes, et même des campagnes urbanisées, savent de moins en moins ce qu'est un animal et ce que sont ses besoins.

b) La zoomanie ordinaire : L'époque "post-moderne" est marquée par un effacement des limites et des identités : confusions hommes/femmes, enfants/adultes, humains/animaux. La perte de limites entre les hommes et les animaux conduit à l'anthropomorphisme, c'est-à-dire au fait d'attribuer à l'animal des comportements et des sentiment humains. Toutes les formes d'anthropomorphisme ne sont pas à mettre sur le même plan. Parler à son chien n'a rien de condamnable, au contraire. Mais traiter son chien comme on traite un être humain, sans considérer les besoins propres à son espèce, voire à sa race, constitue, pour l'animal, une forme de maltraitance, et pour les humains, une marque de mépris.

c) La zoomanie militante : La zoomanie militante est favorisée par recul des grandes idéologies issues de l'humanisme. L'animalitaire se développe sur le terrain déserté par l'humanitaire ; il est renforcé et justifié par des idéologies comme l'"antispécisme", obscène parodie de l'antiracisme (chez les humains), qui combat l'idée d'une hiérarchie entre les espèces et conteste que l'on puisse refuser à d'autres espèces (les animaux) ce que l'on réclame pour la sienne (l'homme). L'idéologie animalitaire idéalise la nature et diabolise l'homme ; de la zoophilie à la misanthropie, il n'y a qu'un pas, trop souvent franchi. Le droit des hommes à élever et à utiliser des animaux, ne serait-ce que pour s'en nourrir, est ainsi nié.

2) Dénonciation du caractère absurde et nuisible des thèses des protectionnistes radicaux : L'absurdité de l'idée selon laquelle il faudrait "libérer" les animaux domestiques n'échappe à personne. Le combat mené par les extrémistes contre les races animales est aussi dangereux en ce sens qu'il fait le jeu des multinationales de l'élevage industriel qui rêvent d'éliminer tous les animaux autres que ceux qu'elles auront élaborés à des fins productivistes et mercantiles (voir déjà les excès de la "prim holstein" dans la filière bovine).

3) Réaffirmation de la nécessité et de la légitimité pour l'homme d'élever et d'utiliser des animaux : La domestication animale fait partie intégrante, depuis plus de dix millénaires, de l'histoire de l'humanité ; elle est une condition de son devenir. Les relations historiques entre les hommes et les animaux favorisent la connaissance de ces derniers dans le respect de leur nature et non comme d'illusoires répliques ou substituts d'humains. Le maintien d'élevages et d'utilisations d'animaux variés constitue une garantie de biodiversité et de conservation de savoir-faire techniques vivants. Défendre cette variété, c'est donc sauvegarder des acquis zootechniques au service de l'homme et dans le respect bien compris des animaux.

4) Unification des arguments, fédération des mouvements : Pour contrer les mensonges et le pernicieux lobbying des soi-disant "amis des animaux", pour ne pas leur laisser le monopole de la parole et de l'action, les associations et les mouvements qui militent pour les élevages et les utilisations d'animaux doivent impérativement et rapidement joindre leurs efforts, unifier leur discours, s'organiser collectivement, coordonner leurs actions, ou bien se préparer à la débâcle, à celle de leurs idées et du monde qu'ils défendent.

Jean-Pierre DIGARD *

* Zoologue et anthropologue, directeur de recherche au C.N.R.S., auteur notamment
de L'homme et les animaux domestiques. Anthropologie d'une passion (Fayard,
coll. "Le temps des sciences", 1990), Chevaux et cavaliers arabes dans les arts
d'Orient et d'Occident
(Institut du monde arabe/Gallimard, 2002), Une histoire
du cheval.
Art, techniques, société (Actes Sud, 2004), Les Français et leurs animaux. Ethnologie d'un phénomène de société (Hachette, coll. "Pluriel", 2005).

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