Teoría del toreo de Salvador y Rodrigáñez.

Con las Apostillas del Duque de Veragua, introducción
de Francisco López Izquierdo, Biblioteca Nueva,
colección La Piel del Toro n° 8, 2000, 126 p., 7,51 €.

Amos Salvador y Rodrigáñez (Logroño 1845-1922), homme politique, ministre et aficionado a daté cet opuscule des "1-15 mai 1908", c'est dire qu'il nous donne l'opinion de son auteur à une date précise, ce qui est assez rare dans la tauromachie, où l'on se contente généralement de dire "autrefois, avant", sans plus. Il s'explique avec précision, nous permettant de comprendre assez exactement ce qui se passait alors dans l'arène.

L'ouvrage est divisé en trois parties :
1- Considérations fondamentales, sur lesquelles repose tout le toréo ;
2- Applications aux diverses suertes,
3- Examen de quelques points de détails, que nous allons examiner à la suite.

 I - Considérations fondamentales

L'art du toréo repose sur la bravoure du taureau, qui est la faculté d'attaquer ce qui est devant lui pour le détruire, qualité qui se fortifie sous la douleur : sauter la barrière en poursuivant un homme, frapper les planches, baisser la tête sous le cheval et lui donner des coups de corne, s'endormir au combat (rester sous le cheval en refusant d'en sortir). Au contraire dénote le manque de bravoure : sauter la barrière pour fuir, sauter dans la suerte, sortir seul du cheval, s'échapper dans les suertes, se détourner de ce qui le provoque.

L'auteur donne la proposition fondamentale dans l'exécution du toréo : "Le taureau brave attaque l'objet le plus proche et ce qui bouge plutôt que ce qui est immobile" (p. 24). D'où il tire deux manières de toréer, l'une où l'homme garde les pieds immobiles et indique la sortie du taureau avec les bras, l'autre en se sortant lui-même de la ligne de charge du taureau (p. 28). La première méthode est la meilleure. Il précise que garder les pieds immobiles ne veut pas dire les avoir cloués dans le sol ; ce qui est blâmable, c'est de danser, trépigner, pas de donner un ou plusieurs pas dans le sens de la charge du taureau afin de donner plus d'ampleur au leurre (p. 30). Il y a trois temps à chaque passe : l'appel (cite), le chargement de la suerte (cargar la suerte) et la terminaison (remate), qui permet d'enchaîner les passes.

Après avoir énuméré les différents caractères des taureaux [1- Franc (boyante), 2- Fanfaron (bravucón), 3- Qui se retourne vite, 4- Qui se serre sur l'homme, 5- Qui gagne du terrain, 6- Qui a de mauvaises intentions (de sentido), 7- Craintif (abanto)], il en conclut que les toréros qui connaissent leur métier doivent donner à chacun le combat qu'il mérite et qu'essayer de briller avec des taureaux de mauvaises intentions est affaire de téméraires ou d'ignorants, mais pas d'un toréro courageux et intelligent. A chaque taureau son combat veut dire être brillant avec le taureau franc et se débarrasser vite des animaux dangereux. A cette aune, on sera justifié de considérer comme relevant du grotesque, voire du toréocomique, ces tentatives de faire des naturelles à des mansos -ce qui plaît tant à une frange importante du public français- ; un taureau dangereux et retors se combat en le forçant à tourner sur lui-même, en le contraignant à baisser le plus possible la tête, comme l'a fait d'une manière inoubliable Luis Francisco Esplá à Madrid le 31 mai 1982 à un taureau de Félix Cameno (tour de piste).

Les principes énoncés ci-dessus sont ceux qui conduisent toujours le toréo. En 1908, l'adage de Lagartijo (Córdoba, 1841-1900) "Ou tu t'en vas ou le taureau te chasse" n'était donc plus vrai et le toréo de bras, opposé au toréo de jambes, existait déjà avant Belmonte. C'était, selon notre auteur, celui des bons toréros, qui sont toujours moins nombreux que les autres et donc que l'on voit moins souvent.

 II - Applications aux différentes phases de la corrida

Comme les lecteurs de livres d'histoire taurine le savent bien, la pique est en pleine dégénérescence en 1908, comme en 1851, comme aujourd'hui. L'auteur met le doigt sur le point crucial du rôle de la pique, que beaucoup de spectateurs semblent ignorer et que nombre d'aficionados paraissent avoir oublié : elle doit mettre le taureau dans les conditions les plus faciles et les plus appropriées pour la mise à mort (p. 48). C'est ce que dit également Claude Popelin dans Le taureau et son combat : le rôle de la pique est d'enlever au taureau son excès de force (chapitre V La pique). Notre auteur remarque ensuite que le nombre de piques ne veut pas dire grand chose. Un taureau brave donnera toute sa puissance dans une seule pique, quand un animal peu combatif en prendra de nombreuses. Il faut les doser selon la nature du taureau et leur mode d'exécution. L'appréciation de la bravoure de l'animal devrait se faire en fonction du combat et non d'un simple comptage. Il faut rappeler qu'à cette époque, si un taureau ne prenait pas trois piques, il était banderillé au feu et l'auteur affirme que beaucoup de taureaux braves l'étaient quand de nombreux fuyards ne l'étaient pas, ce que nous croyons volontiers à la lumière de ce que l'on voit en 2002 où les taureaux les plus piqués sont loin d'être les plus braves, ce sont plutôt les plus réticents et ceux qui ne poussent pas contre le cheval.

L'auteur relève qu'il y a deux manières de tenir la muleta, l'une "de profil", lorsque le matador avance le leurre en se cachant derrière, ce qui convient aux taureaux difficiles, l'autre "cadrée" (cuadrada), lorsque le matador place la muleta séparée du corps, plus ou moins avancée vers l'animal, mais laissant le leurre et le corps du toréro séparés, ce qui s'utilise avec les taureaux francs. La description de la passe naturelle est passionnante : "Une fois que le taureau s'élance vient le second temps qui est le plus intéressant (...), le chargement de la suerte, donnant au taureau le terrain qui lui convient et le rejetant loin du corps non seulement dans le sens latéral, mais aussi longitudinal, aussi bien pour le décoller de l'homme quand il faut que pour le laisser à la distance qui permet au toréro de se replacer pour préparer la suivante." (p.73). La seule différence technique avec ce qui se fait aujourd'hui dans une série de naturelle tient à la terminaison qui se fait par le haut, quand on le fait par le bas. L'auteur censure le fait d'avancer la jambe contraire avant l'appel du taureau -ce que faisait Frascuelo- qui est un avantage pratique puisque cela permet d'allonger la suerte, mais est laid, le mouvement naturel étant de suivre la muleta avec le pied du même coté. Si le taureau est difficile, on peut lui pratiquer la passe en rond (pase en redondo) qui se réalise comme la naturelle, mais en la terminant vers le bas et en laissant la muleta devant la face du taureau pour lui faire décrire une courbe, qui n'est donc pas une invention de Joselito.

Dans la postface, le duc de Veragua, qui déclare voir des taureaux depuis soixante ans, remarque qu'en 1908 on ne sait plus toréer comme autrefois, c'est-à-dire sur les bras, comme le faisait Cayetano Sanz (1821-1891). Nous rappellerons aux incrédules que l'histoire en général et celle de la tauromachie en particulier n'est pas linéaire; elle subit des évolutions et des régressions. Pour rester dans une histoire récente, à la fin des années 1970, on voyait rarement des séries de passes liées, la mono-passe était de rigueur. Ce sont, en 1982, le retour d'Antoñete (Madrid, 1er juin) et l'apparition de Paco Ojeda qui ont réintroduit cette pratique. Plus récemment, on a vu réapparaître les lancers de cape. Le toréo de Cayetano Sanz a souvent été décrit par les témoins, comme lié et en rond, sur les talons. Il avait imposé d'être seul en piste, et c'est peut-être grâce à cela qu'il attirait toute l'attention du taureau et pouvait réaliser ce que les autres trop nombreux en piste ne pouvait faire.

La lecture de ce bref ouvrage, qui n'avait été publié jusqu'alors que dans un journal (La Voz, 1955) et dans une édition à tirage limité par l'Unión de Bibliófilos Taurinos (1962), est absolument passionnante et décisive pour la connaissance de la corrida. Comme on pouvait s'y attendre les règles de base n'ont pas changé : le toréo repose sur l'utilisation de la bravoure, la charge du taureau. Le plus surprenant réside dans les règles techniques pratiques, qui, jusque dans le vocabulaire, sont semblables. Cela ne veut pas dire que le spectacle était le même. Le souci de l'esthétique est né plus tard, avec Juan Belmonte précisément. Les taureaux francs étaient plus rares que de nos jours, mais on peut toujours voir des taureaux dangereux combattus à l'ancienne. Ce qui a changé, ce n'est pas la technique, mais la manière dont elle est réalisée avec des taureaux dont les qualités sont plus stables et, surtout, nos attentes et les efforts que font les acteurs pour donner satisfaction aux différentes tendances du public et des aficionados.

Ph. P.

Toromanie de Pierre Daulouède.

Préface d'Olivier Baratchart, Editions Atlantica, 141 pages, 15 €.

Pierre Daulouède nous est bien connu à La Querencia où il a animé plusieurs conférences qui nous ont été extrêmement profitables pour la connaissance du toro. Fondateur et président d'honneur de l'Association française des vétérinaires taurins, il a été également vice-président de l'Association mondiale des vétérinaires taurins.

Il sort aujourd'hui son troisième " envers de la corrida " à l'occasion de sa cinquantième année d'exercice vétérinaire aux arènes de Bayonne et "révèle quelques détails techniques dont l'observation pourrait améliorer l'estocade, renseigne sur le fonctionnement des yeux du toro et la biomécanique du coup de corne, analyse des textes juridiques, administratifs ou réglementaires. Il livre également sa théorie sur la faiblesse récurrente des toros. Le tout accompagné de dessins et de photos. À la lecture de ce livre, on connaît mieux les protagonistes importants de la corrida. Chemin faisant, on se fond dans la culture de certains pays d'Amérique latine ou de diverses régions d'Espagne pour mieux ressentir l'esprit tellement diffé-rent de leurs corridas, de Mexico à Quito, de Madrid à Séville et à Bilbao. Et enfin Pampelune où, après la corrida, on se laisse entraîner dans les folles nuits des Sanfermines."

M. B.

Dictionnaire biographique des toreros français.

Editions U.B.T.F., 397 pages, 24x14,5 cm, 38 €.

Les collaborateurs à cet ouvrage de très haute qualité ont été : Roland Agnel,
Patrick Colléoni, Miguel Darrieumerlou, Pierre Dupuy, Jean-Pierre Fabaron, Jacques Garcin, Louis Lacroix, Jean-Louis Lopez, Pierre Mialane, Marc Thorel, Marie-Claire Bonnaure, Jacques Dalquier, Jacques Lanfranchi, Jean-Louis Rouyre
.

En 1979 l'Union des bibliophiles taurins français faisait paraître " toreros français d'hier et d'aujourd'hui " et cette édition fut rapidement épuisée. Il était absolument nécessaire de remettre à jour cet ouvrage compte tenu de l'accroissement des vocations depuis cette date à nos jours. Voilà pourquoi l' U. B. T. F. offre aujourd'hui aux aficionados un dictionnaire biographique des toreros français, une compilation extraordinaire ! Quatorze écrivains et chroniqueurs taurins ont réalisé sous la houlette du président Marc Thorel un répertoire précis avec 322 notices biographiques classées par ordre alphabétique. Une liste des matadors d'alternative classés par ordre chronologique, un index des surnoms professionnels ou apodos et des pages blanches destinées à recueillir autographes et notes personnelles complètent notre " Larousse taurin ". La préface en avant-propos est de Pierre Dupuy et du regretté Pierre Mialane.

Un grand nombre de lecteurs sera étonné par les renseignements et les précisions recueillies. Il faut dire que nos toreros ont connu et connaissent encore des itinéraires très éloignés de toute logique ! On constate également que les contemporains ont souvent figuré avec des diestros de grand renom. Et que tous ont connu des moments épiques ou émouvants. La lecture de ces pages est aussi un hommage à tous nos diesytros qui font honneur au traje de luces. Ils le méritaient bien !

J.-C. D.

Archives