Politique et tauromachie,
d'une arène à l'autre...

La corrida est-elle de droite ou de gauche ? Pour répondre à cette fausse question, voici quelques jalons présentés à la soirée de La Querencia
du 29 novembre dernier...

La corrida est un spectacle et, à ce titre, elle est tributaire de la société dans laquelle elle est produite, de son cadre politique comme de ses pratiques économiques. D'autres productions culturelles, le cinéma, le théâtre et la littérature ou la peinture sont fréquemment questionnés sous cet angle. Une tragédie de Racine, un tableau de Velázquez ou un film de Visconti - par leurs formes et leurs contenus - ne peuvent être dissociés de la société dans laquelle ils ont été créés et - volontairement ou non - tiennent un discours sur cette société, autrement dit un discours politique. Pour d'autres modes d'expression - à contenu fixe, invariable ou presque - quel que soit l'époque ou le lieu, le sport moderne, par exemple, l'idée de les mettre en relation avec la chose politique peut sembler moins pertinente. Elle prend pourtant sens si l'on met en regard l'activité concernée et la société qui la produit et la consomme. Un exemple caricatural : les Jeux Olympiques de Berlin en 1936 sont inséparables de la fonction de propagande que le régime nazi leur assignait, même si sauter à la perche semble échapper à toute préoccupation politique, idéologique ou philosophique. A l'évidence, la corrida entretient des relations avec le monde qui entoure le vase clos que forme une arène.

Mais la tauromachie est un art qui exprime des valeurs parce qu'il met en jeu - et au plus haut degré par sa nature même - le rapport de l'homme à son destin d'être périssable. Plus largement, la tauromachie exprime une conception du monde. Etudier la relation entre tauromachie et politique oblige à conjuguer ces deux perspectives. Le plus commode consiste à commencer par le commencement !

I. Panorama historique :
la corrida est un objet social déterminé par son époque

 DU MOYEN AGE AU XIX° SIECLE

Comme le tournoi en France, la corrida naît dans un contexte aristocratique. Les jeux équestres de la noblesse servent alors à la formation et à l'entraînement des nobles pour la guerre. Comme spectacles, ils marquent également les grands événements de la vie princière d'une noblesse nombreuse, entre 7 et 10% de la population, produit de la Re-conquête sur les Maures. La noblesse combattante est récompensée en terres et en titres. Les joutes équestres où l'homme affronte un taureau acquièrent très tôt leur autonomie. Des courses sont données, par exemple, au début du XI° siècle quand Abuel Hassan devient roi de Séville ou à Avila, pour le mariage d'Alphonse VII le Bon, futur roi de Castille et du Léon.

La corrida à cheval reçoit l'agrément royal et se codifie pour plaire à la Cour et édifier le peuple dans les valeurs de l'aristocratie guerrière. Si les débuts de la corrida à pied, au Moyen Age, en Navarre par exemple, confirment ce lien fondateur - les artisans du spectacle, les matatoros et le public, appartiennent à un cercle privilégié - on sait qu'il ne faut pas négliger l'origine populaire de certaines manières de courir les toros qui vont contribuer à l'éclosion de la tauromachie moderne. Mais c'est de l'orbite aristocratique que naîtra la corrida formelle et les autres formes resteront des pratiques locales limitées.

Les spectacles taurins prisés par la noblesse acquièrent une telle importance qu'à la fin du XV°siècle, la reine Isabelle la Catholique, malgré la répugnance qu'ils lui inspirent, renonce à les faire interdire. Ses successeurs sur le trône, Charles-Quint puis Philippe II font preuve de la même prudence au nom du respect de la tradition car ducs, marquis et comtes rivalisent d'audace dans ces spectacles qui sont de véritables démonstrations de prestige social. A ce titre, les membres des grands ordres de chevalerie, Santiago, Calatrava ou Alcantara, n'hésitent pas à risquer leur vie – et parfois à mourir - pour briller aux yeux du souverain. Le rôle de l'Eglise espagnole dans l'élevage des toros de lidia comme dans l'édification d'arènes ou l'organisation de spectacles est, dès le début, décisif. Canonisations, campagnes en faveur de la promotion du culte de l'Immaculée Conception et transferts en grande pompe de reliques de saints donnent lieu à des corridas très solennelles au cours desquelles sont combattus jusqu'à vingt-quatre toros.

Situation paradoxale car les premières demandes d'interdiction émanent du Vatican qui, au nom de " la charité et de la piété ", refuse une sépulture chrétienne aux morts dans l'arène, environ trois cents par an. Les courses de vaches seraient d'ailleurs nées d'une astuce de Philippe II pour contourner la bulle " Salute Gregis " de Pie V, en 1567, qui faisait de l'assistance aux corridas un péché mortel passible d'anathème. Le roi invoque alors " la grande violence ainsi faite à son royaume " et s'appuie sur la forte demande sociale de toros pour tenir tête ! Fort dévot, il cherche ainsi à éviter la rupture d'une partie de l'aristocratie, prête à encourir l'excommunication pour continuer à satisfaire son aficion. C'est en fait de pouvoir temporel qu'il s'agit et la levée de l'interdiction en 1596 intervient dans le bras de fer entre le roi et le pape, pour affirmer la supériorité du pouvoir de la monarchie sur Rome.

Une parenthèse : c'est le peu d'afición de Charles IV qui conduira le troupeau royal à l'abattoir, au milieu du XVIII°siècle, avant qu'un ultime monarque ganadero, Ferdinand VII ne reprenne l'affaire qu'il finira par vendre aux ducs d'Osuna et de Veragua. Et constatons au passage que l'élevage brave reste très lié, aujourd'hui encore, en Espagne, au milieu aristocratique. Une autre parenthèse' : au nom de sa mission civilisatrice, l'Espagne exporte la corrida aux Amériques et utilise d'abord les toros pour mâter les rébellions d'indiens. Tauromachie et politique en Amérique hispanique mériterait un autre exposé !

Dans le même souci d'affirmation politique, Philippe III fait construire, en 1617, la Plaza Mayor de Madrid, lieu emblématique du pouvoir, où l'on peut réunir 52000 personnes – dont le " Tout-Madrid " installé selon une étiquette rigoureuse - pour assister à des spectacles de théâtre, des tournois, des corridas mais aussi des exécutions capitales et des autodafés. Le souverain crée, du côté d'Aranjuez, le Patrimoine royal, un élevage d'origine Jijón et Philippe IV, son fils, participe en personne au marquage de ses produits. Au XVIII° siècle, la création des Maestranzas structure l'organisation du spectacle taurin en concentrant tous les atouts dans les mains de corporations puissantes constituées de la fine fleur de la noblesse, qu'il s'agisse de l'édification des plazas, de l'origine des acteurs ou du calendrier des courses. Et c'est bien à l'évolution du code aristocratique que l'on doit, par défaut, la naissance de la tauromachie moderne. En se détournant du combat pour " suivre " le nouveau souverain – Philippe V, un Bourbon donc un français, étranger en particulier à la tauromachie - la noblesse laisse la place au peuple sur la piste et, de fait, professionnalise l'art de combattre les toros. Philippe d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, avait pourtant semblé apprécier la corrida donnée en l'honneur de son arrivée à Madrid, le 27 avril 1701... Mais avait-il le choix ? Ferdinand VI accentue la tendance et limite les spectacles en imposant le versement des bénéfices aux institutions de charité, les hôpitaux pour les pauvres. Il fait construire à cet effet les premières arènes madrilènes en dur à la Puerta de Alcalá.

Charles III, qui renoue pourtant avec l'afición royale, se débarrasse du problème en déléguant l'autorité aux maires : à eux de décider de l'opportunité d'organiser ou non une course dans leur municipalité. Il cède ainsi aux pressions abolitionnistes qui s'expriment de plus en plus fortement. Les milieux intellectuels, influencés par les philosophes français des Lumières, invoquent le regard de l'Europe sur cette marque de l'arriération de l'Espagne. Ils stigmatisent également un spectacle qui exacerbe les passions populaires. Parallèlement, certains prônent l'interdiction de l'accès aux théâtres pour les pauvres... qu'il convient d'éduquer par des activités plus rationnelles. Charles IV, le très vilain souverain immortalisé par Goya, manifeste sa totale incompréhension du peuple espagnol en proclamant l'interdiction en 1805.

Le XIX° siècle est une période politiquement très complexe. Les pronunciamientos – coups d'état militaires – mettent systématiquement un terme aux tentatives d'instauration de gouvernements libéraux. La tauromachie en subit les effets déstabilisateurs et connaît un profond déclin que la notoriété de l'œuvre de Goya ne doit pas masquer. Quand l'Espagne devient un enjeu de taille dans les rivalités européennes, Napoléon n'hésite pas à intervenir dans les problèmes de succession. Joseph Bonaparte, pour flatter le sentiment national et s'imposer comme l'incarnation d'un gouvernement constitutionnel non autoritaire, fait organiser des courses charitables pour célébrer sa prise du pouvoir en 1808. Un matador gitan – Sentimientos – profite d'un intermède favorable à la restauration de la monarchie (via la proclamation éphémère de Ferdinand VII) pour relancer sa carrière. Quand il dédie la mort de son premier toro, le 26 août, au président de la course, c'est en ces termes : " Pour vous, pour le peuple de Madrid et pour qu'il ne reste aucun Français vivant ! "

L'épisode napoléonien terminé, le retour sur le trône de Ferdinand VII, en 1814, ne règle rien. Les tenants de l'absolutisme monarchique s'opposent aux libéraux désireux de voir la bourgeoisie accéder au postes-clés. Les vedettes de l'arène se prononcent ouvertement en faveur de l'un ou l'autre camp. Les " toreros politiques " se préoccupent d'ailleurs plus souvent de leur carrière que du sort de l'Espagne et ce ne sera pas la dernière fois. Le 13 juin 1824, les partisans de El Sombrerero, vêtu de blanc, la couleur des absolutistes contraignent son compagnon de cartel, Juan León, vêtu de noir, la couleur des libéraux, à quitter précipitamment la plaza... Les courses se mettent en effet à ressembler à des meetings... : un torero médiocre – Pucheta – qui vient de s'illustrer en organisant l'exécution du chef de la police secrète - est pris à partie en pleine course ! On doit le récit de cette anecdote révélatrice à un jeune journaliste du New York Daily Tribun promis à un certain avenir, du nom de Karl Marx.

C'est sous le règne de Ferdinand VII qu'est créée, en 1830, l'Ecole de Tauromachie de Séville dont le premier directeur est Pedro Romero, alors âgé de 76 ans. Elle est supprimée l'année suivante, en butte à de vives critiques sur l'utilisation des deniers publics, le financement sur les courses ne suffisant pas. Pendant les guerres carlistes qui éclatent à la mort de Ferdinand VII, en 1833, sont organisées par l'armée, des corridas patriotiques en faveur des libéraux : Francisco Montes vole de triomphe en triomphe et on ne l'appelle plus, non sans ironie, que le " Napoléon de la tauromachie ".

La rivalité Frascuelo–Lagartijo, sous le règne d'Alphonse XII (1874-1885) prend un tour clairement politique : conservateurs contre progressistes. Le peu d'afición du roi le conduit à prendre des mesures visant à interdire les corridas pour éviter les affrontements partisans liés aux rassemblements de masse qu'elles suscitent. L'histoire – la grande et la petite - rencontrent la tauromachie en France à cette époque. Par la grâce de son mariage avec Eugénie de Montijo, Napoléon III introduit la corrida espagnole de ce côté des Pyrénées. La première course a lieu à Bayonne, le 21 août 1853.

Pendant la régence de Marie-Christine, veuve d'Alphonse XII, Mazzantini occupe une place singulière puisqu'il termine sa carrière de matador dans l'arène politique, successivement comme conseiller monarchique, député provincial, gouverneur civil et commissaire de police. Ses détracteurs voient d'ailleurs les Francs-Maçons derrière tous ses succès et en particulier outre-Atlantique où il serait allé resserrer les liens entre les loges espagnoles et mexicaines. En tant que matador, il participe – tout comme Guerrita ou Bombita - au regain de courses patriotiques organisées pour financer la guerre contre les Etats-Unis, favorables à l'émancipation des dernières colonies espagnoles, Cuba et les Philippines, qu'ils souhaitent voir tomber dans leur escarcelle. Pour attirer le public populaire, on organise des courses spectaculaires avec tigres et éléphants - emblème des républicains au pouvoir aux Etats-Unis- et l'on acclame la victoire du toro aux cris de " ¡ Viva España ! " Un brindis se passe de commentaires, le 12 mai 1898 : " Je dédie la mort de ce taureau au public, à l'armée, à la marine et pour qu'il ne reste aucun Yankee dans le monde. " La défaite de l'Espagne est totale : son empire sur lequel le soleil ne se couche jamais est définitivement mort.

Les intellectuels du début du XX° siècle vont analyser ce choc et tenter d'ouvrir des perspectives. Avec la Génération de 1898 qu'on appelle aussi " la génération du désastre ", des voix s'élèvent pour la première fois pour remettre en question la légitimité de la tauromachie. Pour Joaquín Costa (1844–1911), elle est un " venin subtil et mortifère de la cruauté et de l'égoïsme ". Le point de vue d'Eugenio Noel (1885 –1932) est déconcertant. Cas rare d'aficionado " à l'envers ", il voit dans la corrida " rien moins que la substance du caractère national ", celle–la même qu'expriment Don Quichotte ou la découverte de l'Amérique. Mais c'est pour mieux s'en prendre à la chose taurine : " Dans les arènes, on peut voir les traits fondamentaux de la plèbe et son goût pour les crimes au couteau ; des hommes qui mettent leur prestance physique au-dessus de leur valeur morale ; la grossièreté ; le manque d'éducation ; la haine de la loi ; cette curieuse conception du courage qui se situerait dans les reins et qui a été la cause de tous nos malheurs ; la liberté de faire ce qu'on a envie qui caractérise notre peuple ; toutes les caractéristiques de la canaille; les débordements du sentimentalisme sensuel, grossier et équivoque qui ronge notre nation jusqu'aux entrailles; tout ce vice qui, sorti des arènes se propage dans les villes et jusque dans les campagnes. "

Tiraillés entre nostalgie d'une grandeur impériale défunte et rejet de la modernité européenne, les intellectuels cherchent à tracer les voies d'un avenir incertain. En exaltant les valeurs de l'Espagne éternelle, certains théorisent un repli jugé vital. Ceux-là voient dans la corrida un salutaire et pédagogique contact avec la mort. Parmi eux, la grande figure de Ramón Pérez de Ayala, auteur de Política y toros. Il écrit : " Si j'étais dictateur, je supprimerais les corridas d'un trait de plume. Mais tant qu'elles existent, je continuerai à en voir. Je les supprimerais parce que je les juge socialement nocives. Je continue à en voir parce que, sur le plan esthétique, elles sont un spectacle admirable et parce que, pour moi, en tant qu'individu, elles ne sont pas nocives mais au contraire très profitables. C'est le texte dans lequel je peux étudier la psychologie du peuple espagnol.(…) La corrida ne peut pas mourir parce qu'alors mourrait l'Espagne."

 AU XX° SIÈCLE, L'HISTOIRE CONDITIONNE LA CORRIDA

La pression des abolitionnistes va s'exercer de manière permanente maintenant à partir du règne d'Alphonse XIII, (1902-1931). Les divers gouvernements, soucieux de ne pas contrarier les aficionados, s'en tiendront à une politique de demi-mesures sans lendemain. On crée un prix pour le picador qui aura le moins de chevaux tués, on interdit la construction de nouvelles arènes. Plus subtile, dans le cadre de la généralisation du repos dominical, une loi de 1904 inclut la corrida dans le dispositif réglementaire ! Dans les années 10-20, la guerre au Maroc et l'effervescence sociale — les révoltes ouvrières en Catalogne — vont faire passer ces préoccupations au second plan. C'est toutefois dans ce contexte agité que se renforcent les syndicats de subalternes, étape décisive dans la reconnaissance de leurs statuts. Le conflit va, d'autre part, permettre de renouer avec les courses patriotiques où s'illustrent Chicuelo, Belmonte, Sánchez Mejías et Granero, entre autres.

De 1923 à 1930, la dictature de Primo de Rivera, roue de secours d'une monarchie débordée et pare-feu face à la montée en puissance des républicains, marque un tournant décisif. Les événements qui vont se dérouler auront désormais une influence directe sur les modalités et sur l'existence même de la corrida. Les mesures prises en 1927 – le caparaçon, l'interdiction des banderilles de feu et l'interdiction du spectacle aux mineurs de quatorze ans - visent à humaniser le combat essentiellement pour calmer la SPA au plan international et améliorer l'image de l'Espagne aux yeux de l'étranger et, en particulier, des investisseurs.

La génération poétique de 1927, progressiste et favorable dans son ensemble à la République, apprécie la corrida. Bergamín laisse des textes irremplaçables qui célèbrent la richesse universaliste des toros, le rôle éducatif de la corrida comme expérience métaphysique. C'est l'époque où triomphe Sanchez Mejias. Quelques semaines avant sa mort, il torée à Barcelone en présence du souverain qui, arrivé en retard, quitte sa loge avant l'entrée du second toro d'Ignacio. Alors le sévillan se dirige vers les gradins où sont rassemblés les fidèles de Joselito, mort en 1920, et lance: " Maintenant que tous ont brindé au roi vivant, je brinde au souvenir du roi disparu ". Une insolence caractérisée !

L'avènement de la République, en 1931, est fêté, dans le respect de la tradition, par une course à Madrid, dans les arènes de Las Ventas inachevées. Le 17 juin, la course – au profit des chômeurs - est présidée par le futur Président de la République, Alcalá Zamora. Mais ce sont les mesures de nationalisation des terres non cultivées qui, l'année suivante, constituent une rupture décisive avec les siècles précédents. La lenteur bureaucratique de la mise en application de cette réforme agraire, en Andalousie et dans le Campo Charro, l'a tuée dans l'œuf mais force est de constater qu'elle constituait une réelle mise en péril de l'élevage du toro brave. Les années qui suivent – la marche à la guerre – sont confuses. Chez les éleveurs, l'hégémonie de l'UCTL est contestée et deux autres syndicats voient le jour. Les toreros sont l'objet de violentes polémiques. Domingo Ortega est attaqué par la presse socialiste pour avoir soutenu financièrement la campagne électorale de la droite. Belmonte bénéficie, quant à lui, d'une aura républicaine qui contribue à sa légende. Il ne sera jamais inquiété.

Le soulèvement contre la République – en juillet 1936, en pleine temporada – entraîne une radicalisation du milieu taurin, au gré des convictions ou de l'opportunisme de chacun. Marcial La-landa s'illustre sous l'uniforme de la Pha-lange et torée pour son camp. Ce n'est qu'un exemple et 90% des matadors se rangent du côté de la rébellion, même s'ils choisissent de continuer leur carrière en France ou de " disparaître " provisoirement. Parmi les rares matadors fidèles à la République, il faut signaler Pedrucho, Manolo Martínez, Enrique Torres et Rafaelillo. D'ailleurs, en zone nationaliste, les courses, synonymes de rassemblement populaires, sont interdites. A Séville est néanmoins organisée une course patriotique, le 24 septembre, avec paseo au son de l'hymne phalangiste, bras tendu, qui se termine dans un vibrant " ! Viva España ! ". En zone républicaine, un festival est organisé à la Monumental de Madrid, au profit du Front Populaire, avec le bétail qui se trouvait dans les corrals. Puis l'arène est fermée, la piste transformée en potager ; les barrières et burladeros sont débités en bois de chauffage. Pendant toute la guerre, la plaza abritera un garage et un dépôt de munitions de l'armée gouvernementale. A Murcie et à Albacete, le Secours Rouge transforme les arènes en centre d'entraînement pour les Brigades Internationales. Dans toutes les courses de la zone républicaine, on chante l'Internationale au paseo, le poing levé, et le bétail est annoncé sous le label unique " ganaderia du Front Populaire ". Le 4 octobre 1936, un Pablo Romero sort en piste, le flanc gauche marqué à la chaux des inscriptions : " Vive le Front Populaire ! " et " CNT – UGT, Comité Central, Plaza de Toros " Mais, à partir de 1937, la tendance s'inverse et, les terres à toros étant dans la zone nationaliste, les courses reprennent facilement. Les jeunes espoirs de l'arène se produisent dans des spectacles de bienfaisance destinés à récolter des fonds pour la rébellion et à séduire la population en lui faisant oublier un moment la pénurie et le danger. C'est l'époque des débuts de Manolete qui prendra l'alternative en juillet 1939.

La Corrida de la Victoire franquiste, au profit des blessés de la guerre, a lieu dans les arènes madrilènes de Las Arenas, le 24 mai 1939, la plaza de Las Ventas étant inutilisable. Le rituel phalangiste est évidemment respecté dans cette course qui réunit Marcial Lalanda, Pepe Amoros, Vicente Barrera, Domingo Ortega, Pepe Bienvenida et El Estudiante. Fait unique, la musique joue pendant toutes les faenas. L'élevage brave a été sévèrement touché par le guerre : 38 touchés et 6 exterminés. Symboles de l'oligarchie terrienne, 19 éleveurs sont exécutés par les milices populaires, dans les premiers mois du conflit. Beaucoup ne peuvent ou ne veulent reconstituer leur cheptel et la corrida d'après-guerre s'en trouve durablement affectée. D'autant plus que les mesures laxistes – sur l'âge et le poids des toros - destinées à multiplier, coûte que coûte, les spectacles pour divertir un peuple en butte aux pires difficultés, retardent le renouveau nécessaire. On passe ainsi de 550 courses en 1939 à plus de 1000 en 1942 ! L'afeitado s'installe et la presse taurine n'est plus rétribuée que par les figuras.

Le régime se sert de la corrida comme vitrine et chaque visite d'une personnalité étrangère donne lieu à une course. Franco affiche une afición sans faille et manie la métaphore taurine à longueur de conversation. Manolete exprime par son austérité toutes les facettes de la période : " Nous avions faim mais nous avions Manolete ! " A cet opium du peuple, succède la tauromachie souriante et enthousiaste du Cordobés, emblème du boom économique des années 60, synonyme de retour officiel de l'Espagne dans le concert des nations. Le retour à la démocratie, en 1975, est marqué par un unanimisme presque parfait de tous les partis en faveur de la défense de la corrida. Seul le PC s'y oppose en dénonçant l'oligarchie des grands propriétaires terriens et la mafia du mundillo. C'est Paco Ojeda qui va incarner désormais les valeurs en vogue, le tourbillon moderniste de la Movida qui voit se créer les premiers syndicats de novilleros. En 1991, la loi Corcuera (ministre de l'Intérieur de la gauche) révise la réglementation de 1962 pour canaliser les dérives et unifier les pratiques. Le même tentera de faire disparaître les silhouettes du toro Osborne du paysage espagnol...

A l'heure de l'Europe, le débat rebondit dans les termes habituels : civilisation et progrès contre barbarie et arriération. Quarante ans plus tard, anti et pro-corrida se côtoient sur les tendidos parlementaires, toutes étiquettes confondues, les uns enragés à obtenir la prohibition pure et simple, les autres soucieux de préserver les traditions du laminoir uniformisant de la mondialisation, grâce à une structure transversale encore tolérée mais jusqu'à quand ? Au début du XXI°siècle, c'est l'existence même de la corrida qui est un sujet politique. Comment ne pas voir, en particulier dans la disparition programmée de la pique, un signal d'alarme explicite : la disparition non moins programmée de la corrida par sa dénaturation de l'intérieur, au nom d'un soit-disant progrès, d'un soit-disant nouvel humanisme.

II. La tauromachie est une vision du monde

La tentative n'est pas nouvelle ; elle est seulement plus puissante que jamais. Comme si les bourrasques de velléités abolitionnistes de l'Église ou de tel ou tel groupe de pression local étaient aujourd'hui remplacées par un vent dominant au niveau planétaire. Pourtant, les raisons d'espérer ne manquent pas : elles résident dans la force des enjeux symboliques plus que dans les seules données économiques, emplois et apport de devises, principalement. Dans une intervention historique au Parlement Européen, Juan Carlos ne déclara-t-il pas, dans les années 90 : " La corrida fait partie de la culture espagnole et la culture ne se discute pas. "

 VALEURS MORALES ET DISCOURS IDÉOLOGIQUE

Pour comprendre les enjeux symboliques de la tauromachie, un petit détour insolite peut être éclairant. Dans l'Histoire de France, le personnage de Jeanne d'Arc présente de curieuses similitudes avec le spectacle taurin en Espagne. Il a connu les mêmes manipulations pour véhiculer des valeurs contradictoires sur le thème de " la fiesta nacional ". Du PC à Pétain, tout l'échiquier politique s'est servi du personnage de Jeanne comme étendard pendant la guerre de 39-45. Car le sentiment national peut exprimer aussi bien la résistance à l'envahisseur et le rejet de l'étranger et ses dérives : le catalanisme anti-taurin de Barcelone, la prise en otage de la San Fermín 1978 par l'ETA au nom de la nation basque, en sont des exemples extrêmes mais réels.

Mais la tauromachie est aussi une profession, longtemps vécue comme ascenseur social. L'exemple de Domingo Ortega : fils d'un pauvre journalier de Borox qui épousa une fille de marquis et le parcours exemplaire de El Cordobés suffisent à le prouver. A l'opposé, Manolo González, n'accepta jamais de toréer devant Franco, son père ayant été fusillé par les nationalistes. La figure picaresque du maletilla qui gravit l'échelle sociale à la force de l'épée a longtemps fait rêver. Un rêve nourri de l'exaltation du courage individuel, un culte du héros qui triomphe sur la mort. Les adversaires les plus acharnés de la corrida – s'ils en connaissaient suffisamment l'histoire – devraient se rendre à une évidence : au fil des siècles, la tauromachie est passé d'un art de l'esquive à un véritable combat. Sans nier le courage des hommes des origines, il convient de rappeler que la révolution belmontienne part de l'incapacité physique du torero qui lui substitue un savoir-faire, une technique frontale où le courage est une donnée de base. Qui peut en nier la valeur pédagogique ?

 UNE REPRÉSENTATION DU MONDE

Destinataire du rituel tauromachique, le public d'une arène donne à voir un échantillon significatif de la société du moment. Classés selon des critères essentiellement économiques, les spectateurs font cercle, mais séparés en secteurs étanches, à l'ombre ou au soleil. Cette division sociale en recouvre une autre, offerte en partage à tous les participants. Pendant une corrida, lumière et ténèbres s'affrontent sur le sable. Habillés de paillettes scintillantes, les toreros expriment le pouvoir de la raison et du savoir sur les forces brutes et obscures de la bête. Triomphe programmé de l'ordre sur le désordre, de l'humanité sur la sauvagerie, la tauromachie n'a décidément pas grand chose à voir avec la barbarie !

Ses acteurs eux-mêmes forment une confrérie aux contraintes hiérarchiques explicites : maestro et subalternes ne sont pas des termes anodins... Car l'or n'est pas l'argent ! La cérémonie de l'alternative, rite de passage proche du sacre, renvoie à l'adoubement du chevalier dans la société féodale qui, d'autre part, faisait du pundonor la clé de toutes les vertus. Et à propos de couleurs, rappelons que la muleta d'origine était blanche, la couleur monarchique par excellence. Le rouge s'est imposé pour des raisons tout aussi symboliques : la couleur du sang et de la passion est celle des hommes qui en firent parfois un drapeau... Et Guernica, l'œuvre - hommage commandée à Picasso par le gouvernement républicain, utilise un registre tout aussi politique dans lequel toro et cheval incarnent le peuple martyrisé.

Une anecdote éclairante pour ne pas conclure... Dans les années 80, il était de bon ton d'être vu en barrera nîmoise à la Pentecôte. Jet-set internationale et mundillo politique français se disputaient, comme jamais, les meilleures places. Une journaliste espiègle repéra la présence inattendue de Georges Marchais et ne résista pas au plaisir de la question perfide : " Dans l'arène, qui est le prolétaire ? " Le dirigeant du PCF marqua un temps d'arrêt dont il n'était pas coutumier. Pour fournir la réponse adéquate, fallait-il opter pour le torero, contraint de risquer sa vie pour exercer son art et son métier ? Fallait-il opter pour le torero, soumis à une loi du marché sans pitié, intermittent du spectacle maltraité par la Sécurité Sociale ? Ou fallait-il choisir le toro, victime innocente du bras armé de l'homme dominateur, au centre d'une mise en scène d'un combat par essence voué à sa perte ? Marchais a répondu, d'une voix mal assurée, convaincu maintenant d'être tombé dans un piège. " Le toro, quand même ". Personne ne sait s'il dut s'en repentir...

B.M.

 BIBLIOGRAPHIE

Politique et Tauromachie,
Jean-François Batté, UBTF, 1993.
Une étude passionnante à laquelle cet exposé doit beaucoup.
Histoire de la tauromachie,
Bartolomé Bennassar, Ed.Desjonquères, 1993
Historia, cultura y memoria del arte de torear,
José María Moreiro, Alianza Editorial, 1995
Toros y cultura, Andrés Amorós,
Espasa-Calpe (coll. La Tauromaquia), 1987
Ombres et soleils sur l'arène,
Pierre Dupuy et Jean Perrin, La Manufacture, 1988
Cent toreros de légende,
Paul Casanova et Pierre Dupuy, La Renaissance du Livre, 2000

Archives